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Pensée scientifique et attitude idéologique

Mais notre connaissance du monde ne dépend pas que de nos techniques d’observation, à la limite toujours perfectibles. Il y a plus profond. Continuellement, nous évaluons les évènements qui surviennent par la pensée. En permanence nous les relions par des concepts pour les comprendre. Machinalement, nous les traduisons en langage pour leur chercher un sens, comme si la réalité n’était qu’une série de phrases. «Ce faisant, nous mélangeons continuellement deux dimensions distinctes: celle de nos pensées et celle de la réalité. Ce mélange provoque dans notre appréhension du monde des confusions lourdes de conséquences» (19). La connaissance scientifique reste un langage, même aussi rigoureux que le langage mathématique. Et elle présente toutes les limitations du langage, comme l’a si bien démontré Wittgenstein (27). Nous n’avons pas d’accès direct au réel, mais seulement à notre représentation mentale de celui -ci. Définir un phénomène comme l’infarctus, par exemple, c’est l’isoler de la réalité et le transformer en concept par la pensée; après ce processus premier, on n’est plus que dans un jeu de langage, ou devant un écran qui masque le réel.

La pensée scientifique s’est construite contre les croyances religieuses, mais l’attachement et le respect que l’Occident affiche vis-à-vis des théories scientifiques relèvent d’une attitude elle-même religieuse. Lorsque on ne fait confiance – mais une confiance absolue – qu’aux études randomisées ou à une evidence-based medicine, on manque soi-même de jugement et de rigueur, et on s’ampute d’une partie de la réalité qui ne rentre pas dans ce cadre (85). Que la croyance dans la science devienne elle-même une attitude idéologique se remarque à la foi avec laquelle on adopte les dernières publications, pour autant qu’elles restent dans le cadre d’une certaine convention bien établie. Les propositions qui en découlent deviennent rapidement des dogmes, que quelques thuriféraires se chargent de faire respecter sous la menace d’une nouvelle Inquisition. Tout semble confirmer les données; c’est une période d’euphorie. Et lorsque les conclusions sont mises en doute ou démenties par la suite, on développe le même enthousiasme pour condamner ce que l’on avait adoré.

De plus, la minutie avec laquelle on épie un évènement que l’on observe va elle-même introduire un nouvel élément, appelé effet Hawthorne: l’observation méticuleuse d’un phénomène modifie sa probabilité d’existence, parce que des événements sans portée sont pris en compte alors qu’ils passent inaperçus en temps normal. Dans une étude contrôlée et randomisée, on induit ce que l’on recherche à cause de la rigueur du canevas, du choix précis des observations, et du recrutement très sélectif des patients; il arrive que moins de 10% des candidats potentiels soit retenus pour l’étude (56). Dans un essai thérapeutique, les malades sont observés et impliqués personnellement avec bien plus de contrainte que dans le suivi habituel; ils n’oublient aucune dose, ne manquent aucun contrôle et ne sont jamais perdus de vue. Dans la période périopératoire, la méticulosité du monitorage peut avoir autant d’impact que l’effet du médicament observé. Ainsi les premières publications sur un phénomène donnent en général des résultats extraordinaires. Par la suite, ceux qui veulent répéter les expériences et aborder le problème sous un autre angle ou dans le monde réel de la pratique quotidienne obtiennent le plus souvent des résultats moins flamboyants. Finalement, l’élément peut même être abandonné parce qu’invalide ou parce que ses défauts sont supérieurs à ses bénéfices. De nombreux médicaments et de nombreuses techniques ont subi cette séquence: l’atropine en prémédication, le thiopental dans la réanimation cardio-pulmonaire, l’aprotinine en chirurgie cardiaque, le circuit de Bain en ventilation, etc. Peut-être le préconditionnement, les β-bloqueurs et les antiplaquettaires en prophylaxie de l'ischémie périopératoire subiront-ils un jour le même sort...

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