Cardiogramme
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L'anesthésie cardiaque

Dès les premiers pas de la chirurgie cardiaque, les anesthésistes ont joué un rôle de premier plan dans les résultats opératoires. Potts le mentionnait déjà en 1946: «dans ce type d’opération, une anesthésie experte est essentielle» (59). Mais la technique d’anesthésie a évolué considérablement au cours de ce demi-siècle.

Pour la première ligature de canal artériel par Robert Gross (Boston 1938), l’anesthésiste était une infirmière, Ms. Betty Lank; elle avait utilisé du cyclopropane au masque; son principal monitoring était un doigt sur l’artère temporale de l’enfant (30). La plupart des enfants opérés par la suite (ligature de canal artériel, shunt de Blalock-Taussig, anastomose aorto-pulmonaire) était cyanosée, hypodynamique et parfois moribonde. La technique consistait en une prémédication à la morphine-scopolamine, une intubation avec ventilation contrôlée, et une anesthésie au cyclopropane; une canule dans la saphène permettait la perfusion liquidienne. La chirurgie intracardiaque commença avec une commissurotomie mitrale à ciel fermé (Charles Bailey, Philadelphie 1948); pour ce cas, K.K. Keown avait réalisé l’anesthésie avec un mélange d’oxygène et de N2O (50/50 à 30/70); le malade était intubé (avec une anesthésie topique) et ventilé manuellement. L’analgésie était assurée par des injections intraveineuses de procaïne 0.2% et l’inconscience par des supplémentations de thiopenthal. Le monitoring consistait en une pression-brassard et un ECG sur oscilloscope. Le patient fut extubé sur table (36). Cette technique, accompagnée de suppléments de morphine et d’infiltrations intercostales de procaïne, se répandit largement.

Les premiers remplacements valvulaires avaient lieu chez des malades souffrant d’insuffisance aortique massive. Ils étaient intubés éveillés avec une anesthésie topique, puis endormis avec de faibles doses de thiopental et maintenus avec un mélange O2/N2O supplémenté d’éther et de morphine; la tubocurarine était utilisée dans certains centres. Le monitoring se résumait toujours à une pression-brassard et un ECG (54). La mortalité opératoire était de 20%. AW. Conn, à Toronto, introduisit l’halothane en 1959; il fut aussi le premier à décrire le cathétérisme de l’artère radiale pour mesurer la pression de manière invasive (12). A noter que ce cathétérisme se faisait par dissection à ciel ouvert et non par ponction percutanée (introduite en 1970 seulement).

Au cours de la dizaine d’années suivantes, l’anesthésie pour la chirurgie en CEC s’établit autour de la même technique de base décrite ci-dessus; le monitorage était déjà bien codifié: ECG 3-dérivations, cathétérisme artériel et veineux central, températures rectale et oesophagienne, contrôle fréquent des gazométries artérielle et veineuse (55). En 1967, Earl Wynands (Royal Victoria Hospital, Montréal) définit les exigences de l’anesthésie pour la chirurgie coronarienne: prémédication généreuse, anesthésie profonde, monitoring invasif, contrôles fréquents des gaz sanguins et du potassium, maintien de la pression artérielle de base (néosynéphrine), assistance ventilatoire postopératoire de 4-24 heures en soins intensifs (88); la mortalité opératoire n’était plus que de 1.3%. Lowenstein (Massachusetts General Hospital, Boston) proposa en 1969 d’administrer de hautes doses de morphine (0.5 – 3 mg/kg iv) pour gagner en stabilité hémodynamique et supprimer la stimulation sympathique néfaste (47); l’administration de fortes doses de narcotique et d’un curare devint ainsi l’emblème de l’anesthésie dite «cardiaque». Par la suite, on préféra le fentanyl (50-100 mcg/kg), qui abaissait moins les résistances artérielles que la morphine (80). En Europe, la neuroleptanesthésie (fentanyl – dropéridol – curare et ventilation avec un mélange 30/70 d’O2/N2O) devint très populaire et fut couramment utilisée pour les interventions en CEC. En 1976, Joel Kaplan introduisit la perfusion peropératoire de nitroglycérine lors des pontages aorto-coronariens et recommanda l’utilisation de la dérivation V5 pour diagnostiquer les épisodes ischémiques (32,33). C’est au cours de la même période que se répandit l’usage du cathéter de Swan-Ganz pour évaluer plus finement l’hémodynamique (81).

Par la suite, on a associé différents agents hypnogènes: isoflurane, flunitrazépam, midazolam, étomidate, propofol, sevoflurane. De nouveaux morphinomimétiques ont été introduits (alfentanil, sufentanil, rémifentanil), dans le but d’obtenir davantage d’effet hypnotique et de raccourcir la phase postopératoire; la pharmacocinétique de ces nouvelles substances permit l’utilisation de perfusions continues et le maintien d’une grande stabilité dans les effets recherchés. L’anesthésie loco-régionale a fait son apparition dans l’espoir de trouver un meilleur équilibre entre la profondeur de l’analgésie et celle de la sédation et de réduire la réponse physiologique au stress (stress-free anaesthesia) par une sympathicolyse cardiaque (8,44). Ces modifications ont pu diminuer la morbidité dans certaines circonstances, mais n’ont pas permis de modifier significativement le devenir des patients.

A propos de l’impact de la technique anesthésique, Slogoff et Keats (Texas Heart Institute, Houston) avaient déjà démontré en 1985 que l’incidence de l’ischémie peropératoire génératrice d’infarctus n’était pas corrélée à la technique d’anesthésie, mais bien à la performance de chaque anesthésiste (76). L’article est resté fameux pour une mortalité excessive liée à l’anesthésiste n° 7 de l’étude ! Deux études ultérieures portant sur plus de 1’000 patients chacune ont confirmé que le choix de la technique n’influence guère le devenir des patients; seule compte la qualité de l’anesthésie (77,82). Cette conclusion, certes toujours valable, doit toutefois être tempérée par des découvertes plus récentes, comme celle de l’effet de préconditionnement des agents halogénés (7,37), ou de la protection par les β-bloqueurs (56). Dans ces cas, la technique de l'anesthésiste modifie le risque ischémique périopératoire et influence directement le devenir des patients.

Un élément majeur dans le perfectionnement de l'anesthésie cardiaque a été l'introduction de l'échocardiographie transoesophagienne (ETO). La première application de l'ETO comme monitorage peropératoire de la fonction ventriculaire revient à M. Matsumoto (Albert Einstein College of Medicine, New York 1980); il ne s'agissait d'ailleurs que d'une fonction M-mode, difficile à utiliser (49). Les premières images bidimensionnelles ETO ont été obtenues par Schlutter et Hanrath en 1982 (71). La même année, l'ETO était essayé sur des malades en salle d'opération par Michael Cahalan et Michael Roizen de UCSF (San Francisco), dans le but d'évaluer en continu la volémie, la fonction et l'ischémie (5,63). Ce fut une véritable révolution lors de leur présentation à l'ASA, en grande partie parce que plusieurs grands patrons de l’époque jugèrent cette innovation prétentieuse et sans avenir ! La technique fut complétée ultérieurement par le Doppler couleur, et se révéla plus sensible que l'ECG pour le diagnostic des ischémies lors de pontages aorto-coronariens, comme le démontrèrent F. Clements et N. DeBruijn à Duke University (11). L'ETO fait maintenant partie du monitorage routinier en chirurgie cardiaque, et les fabricants ont apporté de multiples perfectionnements à l'instrumentation au cours des dix dernières années (Doppler tissulaire, images tridimensionnelles, miniaturisation des appareils et des sondes, appareils portables, etc).

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